Poliça

Interview

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La plupart des albums précédents de Poliça se centraient autour d’expériences personnelles, mais le nouvel album du groupe de Minneapolis aborde des problèmes sociaux difficiles. Ici, les batteurs Drew Christopherson et Ben Ivascu nous expliquent comment la lutte anti-drogue et la militarisation de la police ont informé la synth-pop expérimentale que l’on retrouve sur United Crushers.

Vous avec beaucoup fait de tournées pour promouvoir votre dernier album Shulamith. Est-ce que vous avez pris un congé avant de commencer cet album?

Drew Christopherson : En fait, le congé a commencé après avoir enregistré le nouvel album. On a fini la tournée puis toute suite on s’est mit à répéter ensemble et à écrire le matériel pour le nouveau disque pendant quelques mois, puis après on a voyagé au Texas pour l’enregistrer en avril 2015, puis après on s’est reposés le reste de l’année. Pendant ce temps, Ryan [Olson] faisait d’autres enregistrements et des mixages pour le disque, mais comme on n’était pas en tournée, on avait le sentiment d’être en congé l’année entière.

Y avait-il un titre en particulier qui a pavé la voie pour le reste de United Crushers?

DC : Normalement, Ryan nous amène un lot de nouveau matériel pour qu’on puisse commencer à écrire nos parties et les ajouter. Je pense que « Kind » est peut-être cette chanson en sortes – ce n’est pas une chanson à l’ écart du son « Poliça » mais elle apporte de nouvelles idées. C’est une chanson où Ben et moi on s’arrête puis on recommence beaucoup, et puis il y a une longue partie qui est une composition de Channy par-dessus une instrumentation onduleuse sans beats. Alors c’est emblématique en sortes cet effort d’essayer de nouvelles choses que l’on n’a pas faites auparavant, et puis il y a plus de couches dans la musique, la gamme dynamique est beaucoup plus grosse.

Aviez-vous une idée en tête en termes de sonorité pour cet album?

Ben Ivascu : Enfin, la seule différence c’est qu’on a appris tout le nouveau matériel avant de l’enregistrer. Et ça on l’a fait exprès. Chez le premier album, Drew et moi on a presque tout improvisé dans le studio, et puis le second c’était moitié, moitié : il y avait des choses qu’on avait répété et qu’on avait joué en live devant un public, et puis d’autres qu’on avait fait de la même façon que sur le premier album. Mais cette fois on a pris le temps pour discerner ce qui marchait et ce qui ne fonctionnait pas, on a vraiment affiné nos parties.

DC : Ouais, on a appris avec les premiers deux albums qu’on quitterait sûrement le studio mais que dans quelques mois lorsqu’on serait en tournée, on aurait des idées qui deviendraient des changements que l’on garderait chez les chansons. On voulait enregistrer cet album avec tout ceci déjà établi, alors on a répété pendant trois ou quatre mois. En plus de ça, on est allé au studio avec plus de 22 chansons et puis on a choisi nos préférées, ce qu’on n’a jamais fait auparavant. Et puis, on a fait une tournée de dix dates où on a seulement joué les nouvelles chansons chaque soir, alors quand on est arrivé au point où il fallait les enregistrer, on savait quels changements garder, les petites nuances qu’on avait développé en live – et ça a vraiment aidé le procédé de l’enregistrement. On savait ce qu’on allait faire donc on a pris du temps pour tout perfectionner.

Les paroles sur ce disque semblent être plus observationnelles que sur les albums précédents. Vous trouvez?

DC : Oui. Channy (Leaneargh, chanteuse) le ressent beaucoup. En fait, je sais que beaucoup de choses [sur l’album] sont liées au déménagement de Channy et Ryan dans un nouveau quartier de Minneapolis qu’ils ne connaissent pas très bien. Donc beaucoup des paroles sont des observations qu’elle a faites depuis son palier, elle parle de ce qu’elle voie dans son quartier.

« Wedding » fut inspiré par le trafic de drogues et la militarisation de la police non? Pouvez-vous nous en dire plus?

DC : Ouais. Je pense que ce que Channy voulait faire c’était de démontrer comment un côté engendre l’autre. L’état de la police militarisée et la guerre rigoureuse contre la drogue – l’enfermement des dealers et de ceux qui se droguent, et l’effort conscient de mettre la pression là-dessus – tout ça rend l’industrie plus puissante. Je pense qu’avec toutes les évidences où la légalisation est en rigueur, et comment cela affecte le marché clandestin, on se rend compte que lorsqu’on a une guerre aussi puissante contre la drogue, cela ne fait que créer des criminels encore plus puissants. Mais l’existence de ces empires énormes autour du trafic de drogues créer aussi une raison pour la police de rehausser leur niveau de jeu, et alors les deux côtés construisent ces méchantes forces et personne n’a envie se s’associer à aucun des ces côtés. Les consommateurs, la plupart d’entre eux ne comprennent même pas ce qu’ils sont en train de supporter d’un côté, et c’est ça que Channy veut aborder: chaque côté contribue au pouvoir de l’autre d’une façon qui est destructive pour tout le monde.

Pourquoi est-ce que cela est devenu une préoccupation lyrique pour vous?

DC : Je pense que c’est parce que ces dernières années, nous avons vu la police à utiliser des armes militaires sur les civils. Comme quand on a eu les émeutes au Missouri, il y avait des tanks dans les rues et tout. C’est incontournable en Amérique c’est sûr, et c’est partout aux infos. Le mouvement à Minneapolis avec « Black Lives Matter » (les vies noires comptent), c’est la même chose : lorsqu’il y a une manifestation, il y a tout un rang de police CRS qui portent de gros masques, des boucliers en main ainsi que d’autres armes, et c’est très intimidant. Alors ce n’est pas spécifiquement comment cela est lié au trafic de drogues mais c’est une chose réelle. Je ne pense pas que la police sortira un jour pour dire « Ah oui ! Nous sommes en train de militariser nos forces de police pour essayer de combattre Black Lives Matter ». Ils ne le diraient jamais, mais c’est exactement ce qui est en train de se passer.

BI : Et beaucoup des départements de police sont en train de se procurer tout cet équipement militaire qui vient de l’armée, c’est du surplus qui vient de la guerre en Iraq.

DC : Je ne connait pas toute l’histoire là-dessus, mais que pense qu’ils ont fait passer une loi qui dit que l’armée ne peut pas jeter les trucs qu’elle remplace, elle est obligée de les utiliser dans d’autres manières. Alors leur solution c’était de tout donner aux forces de police chez eux. Je ne pense pas qu’ils ont vraiment compris la puissance symbolique de cela et comment cela impacterait la perception de la police des gens. Ça fait peur enfin, quand tu vois les policiers de ta région et ils ont ces grosses armes et des véhicules blindés. C’est troublant. T’as pas l’impression qu’ils sont sur ton côté ou qu’ils sont là pour te protéger, en fait ils sont là pour protéger les propriétés. Imaginez, vous vous promenez dans la rue et il y en a 45 tous en rang à vous bloquer la voie, à vous empêcher de vous rendre sur une rue de la ville que vous êtes libres de prendre… Ouais. Je pense que « Wedding » ça parle de ça.

Et le titre de l’album United Crushers, ça vient d’où?

BI : Le titre « Melting Block » utilise la phrase « united crushers » (écraseurs unis) ça vient d’un groupe d’artistes qui font du graffiti à Minneapolis. Leur tag le plus connu se trouve dans les silos à grains près d’un chantier de trains près de l’université de Minnesota.

DC : C’est l’une des premières choses que tu vois- ce tag qui menace la ville à chaque fois que tu le passe. C’est ça qui nous plaît : parfois tu te sens un peu écrasé par la ville mais il y aussi ce sentiment qui dit que « Si on s’unissait, on pourrait être plus puissants ». C’est un plus ça : ensemble on est tous en train d’écraser n’importe quoi. C’est une sorte d’hommage à la ville et aux créatifs de Minneapolis.

Qu’est ce que vous avez appris à travers la création de cet album?

BI : Je pense que j’ai appris que j’aime bien pouvoir travailler sur mes parties bien en avance de les enregistrer. (Il rigole).

DC : Pour mois aussi, en termes musicaux, c’était histoire d’éviter les tendances naturelles et instantanées que nous avions ensemble, ou que j’ai moi, en tant que batteur. Même l’idée que tu es obligé de jouer tout le temps. Je trouve qu’il y a beaucoup de moments sur ce disque qu’on a décidé laisser vides, et comme ça, l’endroit où on recommence à jouer, ce moment-là devient plus fort. C’est histoire de donner aux chansons ce dont elles ont besoin, et pas d’inventer quelque chose à faire parce que tu fais partie du groupe et c’est ce que tu es censé faire. C’est travailler ensemble sur une chanson collectivement et c’est comprendre les autres membres du groupe et leur donner suffisamment d’espace pour faire leurs propres trucs.

Je pense qu’avec nos premiers quelques disques, on a ressenti qu’il y avait beaucoup plus de choses à apprendre, et qu’on n’avait pas encore parvenu à faire ce que l’on voulait faire. Avec cet album on est beaucoup plus près. Au lieu de seulement écouter les idées qu’on avait dans le studio se développer toutes seules, ici on a exactement tout fait pour que ça sonne comme on voulait et je pense qu’on a vraiment réussi.

En plus, en dehors de la musique, on a tous hâte de partir sur ces tournées parce que c’est quelque chose que l’on a déjà fait ensemble, donc ce n’est pas une chose nouvelle de faire une tournée en Europe par exemple. On sait comment on veut que ca se déroule. Moi personnellement je veux avoir une approche un peu plus professionnelle et de travailler plus dur; je veux plus me concentrer sur les concerts que je vais jouer au lieu des attractions touristiques que je vais aller voir après la balance audio. On le fera quand même parce qu’on n’aura pas l’occasion de voyager comme ça toutes nos vies, mais je veux me concentrer sur les prestations et comment je peux faire de mon meilleur pour qu’elles soient le meilleur qu’elles puissent l’être.


Alors vos projets pour le reste de 2016 c’est de partir en tournée?

BI : On est toujours en train de tout organiser. On a des dates prévues jusqu’avril et on sait qu’on va retourner en Europe pour le mois d’octobre.

DC: On a aussi un autre projet pour plus tard dans l’année : une collaboration avec un orchestre qui s’appelle Stargaze. Je pense qu’il est techniquement basé au Berlin mais ses membres sont partout à travers l‘ Europe. Et c’est grâce à cette organisation qui s’appelle « The Liquid Music Series » basée à Minneapolis. En fait, ils jumellent deux différents projets ensemble pour faire une collaboration et alors Poliça a été jumelé avec Stargaze.

On a déjà eu quelques rencontres avec eux juste pour discuter de ce qu’on veut faire. Ce sont des musiciens super-accomplis - des instruments à cordes, à vent, tout ça – donc on compte venir en Allemagne deux fois par an pour écrire et pour répéter avec eux en préparation pour des prestations cet automne. Et puis notre autre groupe Marijuana Deathsquads travaille sur une résidence au Berlin pour septembre. Donc on a quelques trucs de prévus, ouais.

Març 2016